Premier extrait de La Saison du souffle. Au chapitre 3, Michael, sa compagne Chu et son ami liégeois Gabriel passent quelques jours à Pattaya. Parmi les « deux journées extraordinaires » du séjour, il y a celle des tigres.
Le Tiger Park est à la sortie de Pattaya, du côté de Jomtien, au bord de la grande route Sukhumvit. Depuis la route, on ne devine rien. On y entre sous un rideau de racines aériennes qui pendent d’un mur de feuillage, avec TIGER PARK écrit au milieu en lettres orange et vertes, comme l’entrée d’une jungle de dessin animé. Gabriel et moi avons posé devant, côte à côte, chacun sa sacoche en bandoulière, lui en t-shirt blanc et en claquettes, moi en maillot de l’Argentine et en crocs. Deux explorateurs. Livingstone et Stanley, version Liège, équipés pour la piscine. Chu a pris la photo en riant. Elle aussi avait mis son maillot de l’Argentine. Ce jour-là, nous étions deux contre un, et Gabriel l’a fait remarquer toute la journée.
La visite commence par un safari en petit train électrique, protégé par des grilles et des vitres, qui serpente pendant un quart d’heure dans la forêt du parc. Pour moi, c’était parfait : un safari assis. Les tigres y vivent leur vie de tigres, c’est-à-dire qu’ils dorment. Deux grands mâles faisaient la sieste sur les pavés, entre des troncs couchés, collés l’un contre l’autre comme deux vieux époux qui ne se parlent plus mais qui ne se quitteraient pour rien au monde. Un autre était couché dans un bassin turquoise, au pied d’une cascade de faux rochers, l’eau jusqu’au cou, les yeux mi-clos, comme un retraité dans son bain du dimanche. Un quatrième s’était assis au milieu du chemin, bien droit, les pattes jointes, et il a regardé passer le train dans les yeux, wagon par wagon, comme un contrôleur qui vérifie les billets. Personne n’a osé lui montrer le sien. Derrière les arbres, on voyait les balcons d’un immeuble, avec du linge qui séchait. Même la jungle, à Pattaya, a des voisins. Je me suis demandé ce que ça fait de boire son café le matin avec vue sur des tigres. On finit sans doute par ne plus les voir. C’est ce qui arrive à tout ce qui est extraordinaire, quand on le voit tous les jours.
Ensuite, il y a les rencontres. On entre dans l’enclos par petits groupes, pour une dizaine de minutes, et un soigneur donne les règles avant d’ouvrir la porte : on avance doucement, on parle bas, on touche le tigre par-derrière, sur le dos ou sur le flanc, jamais la tête, jamais les pattes. Les soigneurs ont chacun une longue baguette, qu’ils tiennent comme une canne de berger, et ça m’a laissé songeur : entre une bête de deux cents kilos et moi, il y avait un garçon de vingt ans et un bâton.
Le premier tigre était immense. Il était couché de tout son long sur une table en bois, les pattes de devant qui pendaient dans le vide, la queue qui battait doucement contre un pied de la table, et il dormait comme un chat après le repas. Gabriel est passé le premier. Il a avancé la main, du bout des doigts, avec la tête d’un homme qui fait le calcul de ses chances et qui n’aime pas le résultat. Le tigre a entrouvert un œil. Gabriel a retiré la main. Le soigneur a ri. Gabriel a recommencé, et cette fois il l’a caressé pour de bon, en me regardant comme pour dire : si je meurs, tu raconteras que j’étais courageux.
Moi, j’ai hésité. J’avais peur qu’il sente que j’étais le plus faible du troupeau : les bêtes savent ces choses-là. Alors Chu m’a pris la main, et nous sommes passés derrière lui, tous les deux en maillot de l’Argentine, et j’ai posé ma main à plat sur son dos. Il était chaud, beaucoup plus chaud que je ne l’aurais cru, et sous ma paume, son flanc se soulevait et redescendait, lentement, profondément, comme une marée. J’ai laissé ma main là pendant toute la photo, et un peu après. Je n’ai pensé ni à ses dents ni à ses griffes. J’ai pensé à ses poumons. Une bête énorme qui respire sans y penser, à fond, jusqu’en bas, sans jamais compter. Je l’ai envié, je crois. Il n’a pas ouvert un œil. J’en ai conclu qu’il me trouvait en pleine forme.
Puis il y a eu les petits, dans une salle fraîche, à l’abri du soleil. Chu s’est allongée par terre, pieds nus, la tête dans la main, à côté d’un jeune tigre endormi, et elle lui a caressé le flanc comme on flatte un vieux chien sur le canapé, un dimanche. Le tigre a soupiré. Chu aussi. Ils avaient l’air de bien s’entendre. Gabriel s’est mis à genoux, et une soigneuse lui a tendu un biberon de lait. Le bébé tigre s’est jeté dessus, les yeux fermés, les oreilles en arrière, une patte posée sur sa jambe pour qu’il ne s’en aille pas, et il tétait avec un bruit de pompe. Gabriel ne bougeait plus. Il n’osait même plus respirer. Gabriel, qui n’a jamais réussi une soupe de sa vie, nourrissait un tigre. Je lui ai dit que si un jour ça ne marchait plus en Belgique, il avait une reconversion toute trouvée. Il ne m’a pas répondu. Il regardait le petit boire, avec un visage que je ne lui connaissais pas.
En sortant, il a dit seulement :
— On racontera ça au comptoir, et personne ne nous croira.
C’est un peu pour ça que j’écris ce livre. Avec les photos.






