Troisième extrait. Au chapitre 8, Michael et Chu arrivent à Koh Samui. Premier arrêt : un bungalow de bois sur la plage de Lamai, un hamac, une mer « bien élevée », et des avions à compter.
LES DEUX premiers jours, nous avons dormi au Beer’s House, un petit hôtel de bungalows posé sur la plage de Lamai, sur la côte est de l’île, à une vingtaine de minutes de l’aéroport. Lamai, c’est la deuxième plage de Samui, plus tranquille que Chaweng, sa voisine du nord, où l’on fait la fête jusqu’au matin : une longue courbe de sable blond, des cocotiers penchés vers l’eau, et tout au bout, au sud, deux rochers célèbres que les Thaïs appellent Hin Ta et Hin Yai, le Grand-Père et la Grand-Mère. Je ne décrirai pas leur forme. Disons que la nature, ce jour-là, avait un sens de l’humour très proche du mien, et que les touristes rougissent en les photographiant pendant que les Thaïs rient derrière eux. La légende raconte que c’étaient deux vieux époux, partis en bateau demander une fiancée pour leur fils, que la tempête a noyés et que la mer a changés en pierre pour qu’on se souvienne d’eux. Ils sont toujours là, côte à côte, depuis des siècles. J’ai trouvé que c’était une belle façon de vieillir à deux.
Notre bungalow était à vingt pas de l’eau. Une petite maison de bois bordeaux, avec un toit de tôle verte et un porche en rondins mal équarris, comme dans les westerns, mais avec des palmiers. Sous le porche, il y avait un hamac noir tendu entre deux poteaux, une chaise en plastique, une petite table, et une palme de cocotier qui pendait devant la porte comme un rideau. Chu a déclaré le hamac territoire thaïlandais dès la première minute. Elle s’y est installée avec son téléphone et une serviette sur les jambes, et elle a donné ses ordres depuis là, comme une reine depuis son trône. Je n’ai pas contesté. On ne conteste pas une reine d’Isan dans son hamac.
Devant le bungalow, comme devant presque toutes les maisons, les hôtels et les magasins du pays, il y avait une maison des esprits. Une petite maison miniature posée sur un pilier, dorée, avec un toit de temple, des figurines, des guirlandes de fleurs. Elle loge les esprits du terrain, ceux qui étaient là avant nous, pour qu’ils ne viennent pas déranger les vivants. Chaque matin, la dame de l’accueil y déposait des offrandes : du riz, des fruits, un bâton d’encens et un verre de soda rouge, avec une paille. Les esprits thaïs aiment le soda rouge. Chu me l’a dit très sérieusement. Je n’ai pas osé demander pourquoi. On ne discute pas les goûts des morts.
Juste à côté, il y avait la terrasse d’un petit bar de plage : des piliers en pierre, des chaises en plastique blanc, des tables en bois peint, des drapeaux de toutes les couleurs qui claquaient dans le vent, et une rambarde en métal au-dessus du sable. Et au-delà, la mer. Pas la mer grise et encombrée de Pattaya. Une mer vert pâle et bleue, calme, transparente sur le bord, avec de petites vagues qui venaient mourir sur le sable fin sans faire d’histoires. Une mer bien élevée.
Et puis il y avait les avions.
L’aéroport n’était pas loin, au nord, de l’autre côté des collines, et toutes les heures, à peu près, un avion qui venait de décoller apparaissait au-dessus de la mer, devant nous, et montait en virant doucement vers le continent. On entendait d’abord le grondement, puis on le voyait sortir des collines, petit et brillant, avec le soleil sur les ailes. La première fois, je l’ai suivi des yeux. La deuxième, j’ai levé la main. La troisième, je me suis mis à les compter.
Depuis des mois, je compte les marches. Sur la plage de Lamai, j’ai compté les avions. C’est beaucoup plus reposant. Les avions, on ne doit pas les monter. On les regarde passer de loin, on les salue, et ils emportent les autres ailleurs. Depuis son hamac, Chu m’en montrait un du doigt chaque fois qu’il arrivait, comme on montre une étoile filante à un enfant.
— Encore un, Michael.
— Encore un. Celui-là rentre à Bangkok.
— Comment tu sais ?
— Il traîne des pieds.














