Extrait de La Saison du souffle : Ang Thong, là où la mer entre en secret

Une eau transparente et des îles au large de Koh Samui

Par Mr Schaka ·

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Quatrième extrait. Au chapitre 9, Chu inscrit Michael à une excursion dans le parc national d’Ang Thong, une quarantaine d’îles au large de Samui. Il y a des kayaks, des falaises, et un sentier très raide.


Puis les îles sont apparues. Des dizaines. Des pains de sucre en calcaire gris, hérissés de pointes, couverts de jungle jusqu’au sommet, qui sortaient de l’eau comme les dents d’une mâchoire géante. Des falaises creusées à leur pied par la mer, des grottes, des plages minuscules de sable blanc coincées entre deux rochers. Tout le bateau a sorti son téléphone en même temps.

On nous a donné des kayaks. Jaunes, en plastique, pour deux, avec des gilets de sauvetage orange qui sentaient la mer et la crème solaire des autres. Chu s’est installée à l’avant, moi à l’arrière. Elle a dit qu’elle dirigeait et que je ramais. J’ai dit que c’était exactement comme dans la vie. Elle a dit oui.

J’ai pagayé au pied des falaises, dans une eau couleur de jade, si calme qu’on voyait le fond. Lentement, pas trop, en m’arrêtant souvent. Au-dessus de nous, la roche montait à pic, grise, rayée, avec des arbres accrochés dans les fissures comme des alpinistes qui auraient renoncé à redescendre. Des oiseaux tournaient là-haut. Il faisait chaud, et l’ombre des falaises était fraîche. Chu s’est retournée pour prendre un selfie, avec moi derrière elle, la pagaie à la main, l’air concentré d’un homme qui ne sait pas où il va mais qui y va sérieusement.

C’est là, entre deux coups de pagaie, au pied d’une falaise d’Ang Thong, que j’ai pensé que j’étais heureux. Pas content. Pas bien. Heureux. Ce n’est pas un mot que j’utilise souvent. Il m’est venu tout seul, comme un poisson qui saute hors de l’eau, et je ne l’ai pas chassé.

APRÈS LE kayak, le bateau nous a déposés sur l’île de Mae Ko. Une petite plage de sable blanc à l’ombre des arbres, des bateaux rapides alignés dans l’eau verte, et au fond, contre la falaise, un panneau en bois sculpté, avec les drapeaux thaï et jaune de chaque côté : Ta Le Nai Lagoon. Le lac intérieur.

Le guide nous a expliqué en anglais, puis en thaï, puis avec les mains : au milieu de l’île, caché derrière la montagne, il y a un lac. Un lac d’eau salée, vert émeraude, enfermé dans un cirque de falaises, qui communique avec la mer par des tunnels souterrains que personne ne voit. La mer entre dans l’île par en dessous, en secret, et elle y fait un lac. Pour le voir, il faut monter jusqu’au belvédère.

Je suis allé jusqu’au début du sentier. Il y avait une corde tendue entre des piquets, des marches taillées dans le rocher, et deux panneaux, l’un au-dessus de l’autre. Sur le premier, en thaï et en anglais, on pouvait lire : The path is steep and has sharp rocks. Please take care every step. Sur le deuxième : Do not feed the animals, en quatre langues, dont le russe et le chinois, parce qu’apparemment les singes ne font pas la différence.

J’ai lu le premier panneau trois fois. Take care every step. Prenez garde à chaque marche. Quelqu’un, quelque part au ministère des parcs nationaux, avait écrit ma vie sur un panneau en bois et l’avait planté au milieu de la jungle, en face de moi. J’ai trouvé ça très attentionné.

J’ai posé le pied sur la première marche, ma bouteille d’eau à la main, mes crocs aux pieds, torse nu, en short à palmiers, et je me suis tourné vers Chu pour qu’elle fasse la photo. La pose de l’explorateur au départ de l’expédition. Le genre de photo qu’on fait avant de partir à la conquête de l’Everest.

Puis j’ai retiré mon pied de la marche.

Je ne suis pas monté. Pas cette fois. Ce n’était même pas une défaite. Je savais. Je n’ai pas eu besoin d’essayer. On apprend. Mon corps et moi, nous avons fini par nous mettre d’accord sur certaines choses, comme deux vieux associés qui ne se disputent plus pour les mêmes histoires.

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Chu m’a regardé.

— Tu veux que je monte ? Pour toi ?

— Non, ai-je dit. Reste avec moi.

Nous sommes retournés jusqu’à la plage. Les autres sont montés, en file indienne, par grappes, en soufflant. Nous, nous nous sommes assis au bord de l’eau, sur le sable, à l’endroit où la mer mouille les rochers. L’eau était si claire qu’elle n’avait pas de couleur, seulement des reflets. Le soleil y dessinait des filets de lumière qui tremblaient sur les cailloux du fond.

Chu a mis sa main dans l’eau, à plat, les doigts écartés, avec ses ongles vernis et son bracelet bleu. La lumière jouait sur sa peau à travers l’eau, en dizaines de petites étoiles qui bougeaient. Elle l’a regardée longtemps, sa main, sans rien dire, comme si elle ne l’avait jamais vue. Puis elle a pris une photo.

— Pourquoi tu photographies ta main ?

— Pour me souvenir.

— De quoi ?

Elle n’a pas répondu tout de suite. Elle a laissé sa main dans l’eau encore un moment.

— Que c’était là. Que j’étais là. Avec toi.

J’ai mis ma main dans l’eau à côté de la sienne. Le koi sur mon bras a pris la lumière, et pendant un instant, sous la surface, il a eu l’air de nager pour de vrai.

Quand les autres sont redescendus du belvédère, rouges, essoufflés, ravis, ils nous ont montré leurs photos du lagon. Un lac vert émeraude au fond d’un cirque de falaises. C’était magnifique. Je l’ai regardé sur l’écran d’un téléphone, et je n’ai rien regretté. Moi aussi, j’avais vu un endroit où la mer entre en secret. Il avait la forme d’une main.


Couverture de La Saison du souffle

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Cet extrait est tiré du chapitre 9, « Ang Thong » de La Saison du souffle, le récit vrai d’un Liégeois qui part vivre une saison en Thaïlande avec une maladie qui ne se voit pas.

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