Extrait de La Saison du souffle : le fleuve

Le Wat Arun illuminé au bord du Chao Phraya, à Bangkok

Par Mr Schaka ·

·

Deuxième extrait. Au chapitre 7, c’est la dernière journée à Bangkok avant de partir vers les îles. Chu propose de la passer « comme des touristes », sur le bateau du Chao Phraya, jusqu’au Wat Arun.


L’APRÈS-MIDI, NOUS avons pris le bateau. C’était l’idée de Chu : une dernière journée à Bangkok, « comme des touristes ». Elle n’a jamais été touriste dans sa propre ville, et moi je ne le suis plus depuis longtemps. Ce jour-là, nous avons essayé.

Au ponton de Sathorn, sous le pont de Taksin, l’eau du Chao Phraya est brune et épaisse, avec des îlots de jacinthes d’eau qui descendent vers la mer comme de petits radeaux verts. Le ponton bouge tout le temps. On ne s’y tient pas debout, on s’y tient en négociation.

Le bateau au drapeau orange est arrivé en marche arrière, dans un grand bouillonnement de moteur. Un garçon en chemise bleue a sauté sur le ponton avec une corde, un autre a sorti un sifflet et s’est mis à siffler sans s’arrêter. Ici, on monte à bord comme on saute dans un train en marche. Les Thaïs le font sans y penser, en continuant de parler au téléphone. Une vieille dame avec deux sacs de courses est montée avant moi, légère comme un oiseau.

Moi, j’ai hésité. Une demi-seconde. Le temps de calculer la distance entre le ponton et le pont du bateau, qui montait et descendait. Le temps de sentir, dans ma poitrine, que je n’avais pas l’air nécessaire pour sauter ET pour me rattraper. Le sifflet sifflait. Derrière moi, quelqu’un a poussé, pas méchamment.

La main de Chu s’est posée sur mon coude. Elle ne m’a pas tiré. Elle a juste posé sa main, comme on pose la main sur un meuble qu’on déplace. Et j’ai sauté.

Une fois à bord, je me suis assis sur le premier banc, et j’ai respiré par la bouche, lentement, en regardant l’eau, pendant que le bateau repartait. Mon cœur cognait contre mes côtes. Personne ne m’a regardé. La vieille dame aux sacs de courses épluchait déjà une mandarine. Le garçon au sifflet avait rangé son sifflet. Pour tout le monde, il ne s’était rien passé, et c’est vrai qu’il ne s’était presque rien passé.

À l’arrière du bateau, il y avait quelques places marquées d’un petit panneau : réservées aux moines. Un moine en robe safran s’y est assis, tout seul, et personne ne s’est mis à côté de lui. Chu m’a expliqué à voix basse qu’une femme ne doit jamais toucher un moine, ni lui tendre quelque chose directement, même dans un bateau bondé. Si elle veut lui donner un objet, elle le pose devant lui, ou elle passe par un homme. Elle s’est d’ailleurs écartée de lui avec une adresse de danseuse, sans en avoir l’air, alors que le bateau tanguait.

Chu s’est assise à côté de moi. Elle regardait la rive. Sa main était toujours sur mon coude.

Puis le vent du fleuve est venu, et avec lui l’air. Un air qui n’est pas celui de la ville, un air qui vient de loin, de la mer peut-être, et qui sent l’eau, le gasoil et le jasmin d’une offrande posée à la proue. Je l’ai pris à pleine bouche. Sur le fleuve, je respire mieux. Je ne sais pas si c’est vrai, ou si c’est parce qu’on n’y monte aucune marche.

Nous sommes descendus à Tha Tien. Nous nous sommes assis à la terrasse d’un café, face au Wat Arun, de l’autre côté de l’eau. Le temple se dressait dans la lumière de fin d’après-midi, hérissé de porcelaine, avec ses marches si raides qu’on les monte presque à quatre pattes. Des touristes y grimpaient, minuscules, en se tenant à la rampe.

— Tu veux monter ? a demandé Chu.

C’était une question pour rire. Je l’ai prise pour rire.

— Je l’ai monté, il y a dix ans. Je me souviens de la vue.

C’est faux. Il y a dix ans, je n’étais pas en Thaïlande. Mais j’aurais pu le monter, il y a dix ans, et je me souviens très bien de la vue que j’aurais eue.


Couverture de La Saison du souffle

Lire la suite

Cet extrait est tiré du chapitre 7, « Le fleuve » de La Saison du souffle, le récit vrai d’un Liégeois qui part vivre une saison en Thaïlande avec une maladie qui ne se voit pas.

Le courrier de Mr Schaka

Recevez les prochains articles

Bangkok, les enquêtes d’Oscar, des extraits inédits et les histoires pour les petits : un e-mail quand un nouvel article ou un nouveau livre paraît, rien d’autre. Désinscription en un clic.

À lire sur le site