Extrait de La Saison du souffle : le lac, en Isan

Les cabanes flottantes du lac de Huai Pung Yai, en Isan

Par Mr Schaka ·

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Cinquième extrait. Au chapitre 13, Michael est dans la famille de Chu, du côté de Roi Et, en Isan. Bombay, livreur en scooter, a pris sa journée pour les emmener au lac de Huai Pung Yai, où l’on déjeune sur des cabanes flottantes.


BOMBAY AVAIT pris sa journée. Pour un livreur, c’est un sacrifice comparable à un jour de congé à la pharmacie de Saint-Louis, m’a fait remarquer Chu, et elle avait l’air très fière de lui. Il est arrivé en fin de matinée, dans sa veste de livreur rouge et grise, qu’il ne quitte jamais, même quand il ne travaille pas, sa fiancée derrière lui sur le scooter, avec un sac en plastique plein de maillots de bain et de serviettes dont aucune n’allait avec une autre.

— Today, lake ! a-t-il annoncé, comme on annonce une victoire.

Le lac de Huai Pung Yai n’est pas loin du village. On y arrive par une piste de terre rouge, entre des champs et des arbres maigres, et puis tout à coup l’horizon s’ouvre : une grande nappe d’eau calme, brillante, qui renvoie le ciel. Sur la rive, il y avait une rangée de petites cabanes flottantes, des barques-maisons, comme je les ai appelées tout de suite faute de mieux. Ce sont des plateformes de bambou et de planches posées sur des flotteurs, avec un toit de tôle ou de paille, une natte par terre et une table basse au milieu. Chacune est reliée à la rive par un long câble.

On s’installe, on commande, et puis un garçon tire sur le câble et pousse la barque. Elle glisse lentement vers le large, de plus en plus loin, jusqu’à ce que le câble se tende et que la rive ne soit plus qu’une ligne verte au loin. Alors on est seuls au milieu du lac. Il n’y a plus que de l’eau, tout autour, et le ciel au-dessus.

J’ai trouvé ça génial. Un restaurant où l’on vous livre au milieu de l’eau, où personne ne peut partir avant la fin du repas et où, si le serveur vous oublie, vous êtes bon pour la vie sauvage. J’ai demandé à Bombay ce qui se passait si le câble cédait. Il a réfléchi sérieusement, puis il m’a répondu, très sérieusement aussi :

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— Then we live here.

C’était une réponse parfaite.

C’est l’esprit d’ici, qu’on résume en deux expressions. « Mai pen rai » : ce n’est pas grave, ça ne fait rien. Le câble cède ? Mai pen rai, on vivra ici. Et « sanuk », le plaisir, que j’avais déjà vu à l’œuvre chez la vendeuse de caleçons du MBK. Pour un homme malade, je ne connais pas de meilleure philosophie. Mai pen rai pour le reste. Sanuk pour aujourd’hui.

La nourriture est arrivée par un petit bateau, plat après plat, que le garçon nous passait par-dessus le bord. Je n’avais jamais vu autant de plats sur une si petite table. Que de l’isan, rien d’autre. Du som tam, bien sûr, deux sortes, dont une pour moi, avec un seul piment, ce qui est déjà un début. Du larb de porc, haché avec des herbes et du riz grillé pilé, acide et parfumé. Un poisson entier grillé dans une croûte de sel, avec une citronnelle plantée dans la bouche comme un cigare. Du poulet grillé. Du cou de porc grillé, coupé en tranches, gras et fondant, avec une sauce sombre au piment séché. Une soupe aux herbes qui sentait la forêt. Et du riz gluant dans des petits paniers tressés, encore, toujours, partout.

J’ai pris une tranche de cou de porc, j’ai regardé le gras briller au soleil, et j’ai pensé très fort à Karadoc. Le gras, c’est la vie. Pour une fois, je n’allais pas le contredire.

Nous avons mangé avec les doigts, assis en tailleur sur la natte, tous les quatre, Chu, Bombay, sa fiancée et moi. La barque se balançait doucement. Le vent passait par-dessous et soulevait le bord de la nappe. Bombay me montrait comment faire une boulette de riz gluant et la tremper dans la sauce, avec la patience d’un professeur pour un élève déjà condamné au redoublement. Sa fiancée riait de chacun de mes échecs, gentiment, la main devant la bouche. Chu, elle, me regardait manger. Je crois qu’elle comptait les bouchées. Elle compte toujours, Chu. C’est son métier.


Couverture de La Saison du souffle

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Cet extrait est tiré du chapitre 13, « Le lac » de La Saison du souffle, le récit vrai d’un Liégeois qui part vivre une saison en Thaïlande avec une maladie qui ne se voit pas.

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